Souvenirs d’une enfance en 1944

Madame Touron, femme de Baptiste Touron, alias « Michel » , Résistant sous le commandement du capitaine « Jo » Guérin en 1943/44, (lire un extrait de son temps de maquis en cliquant sur « Témoignages de Résistants » sur le bandeau de la page d’accueil), madame Touron donc, nous a fait le plaisir de nous envoyer un texte relatant une partie de sa vie avec ses parents en 1944 dans la région parisienne. Elle nous autorise à le publier en ce dernier jour d’une longue année 2020 plutôt triste.

Le voici en entier sans retouches bien sûr: « ROUTE : SOUVENIR que je garde au cœur !» J’ai onze ans en 1944. Nous vivons les derniers jours de l’occupation allemande en région Parisienne. Mes parents et moi demeurons dans un immeuble, en bordure du bois de Vincennes, à Charenton-le-Pont. Des villas luxueuses longeant le bois, sont inoccupées et réquisitionnées par les Allemands : S.S, gestapo et consorts y mènent alors une existence privilégiée de fêtes, beuveries, ripailles. Et, à ce moment, étant pris au piège, ils s’enfuient dans des voitures civiles en déchargeant leurs armes sur tout ce qui bouge ! On entend fréquemment des salves de mitraillettes crépiter çà et là.

Mon père arrive en vélo à la maison (le métro ne viendra à proximité de chez nous que bien après la guerre !). Maman, elle, n’est pas encore rentrée. Je le vois remettre ses pinces au bas de son pantalon, et enfourchant son vélo : « une course à faire », me dit-il. « Papa emmène-moi s’il te plaît. ». Je le supplie et enfin me retrouve juchée sur le cadre du vélo, enserrée par ses bras (il faut dire que je suis affreusement maigre). Je ne sais pas où nous allons…

Nous débouchons sur cette route magnifique qui s’étend à l’orée du bois jusqu’à la Porte de Charenton, une des entrées de la capitale. Non loin de nous : le zoo de Vincennes qui m’est familier. Tous les matins je suis réveillée par le rugissement des lions, les cris des paons et de ceux des singes qui se querellent ! Nous passons ensuite devant la «CIPALLE» (stade très fréquenté avant guerre, où avaient lieu les rendez-vous cyclistes parisiens). Nous ne croisons aucun véhicule, et, progressivement la mitraille, les rafales se calment… à croire que tout s’est arrêté !

La soirée s’annonce très belle : en attente de grands événements que je pressens confusément ! Cette route, telle une rivière paisible, est limpide, amicale, coopérante. La lumière du couchant teint d’orangé toute la nature environnante et les façades des maisons. Après quelques méandres de la route toute en courbes harmonieuses, nous débouchons enfin PORTE DE CHARENTON à la limite du XIIème arrondissement. C’est ici la ceinture de Paris, dite « boulevards circulaires ». A cette époque, sur la grande place trônaient les bâtiments d’OCTROI (non encore aboli, il le sera en 1948 !) par lequel il fallait « obligatoirement » passer et s’acquitter de droits sur les marchandises transportées.

Nous rejoignons un attroupement de civils qui grossit à vue dœil. Il en arrive de partout et on nous envoie vers un autre groupe… Et soudain, comme d’un coup de baguette magique, sortent des immeubles des lits cages métalliques, des matelas, de vieilles cuisinières, des buffets, des mannequins, des fauteuils (défoncés). Tout cet attirail hétéroclite est porté sur la route par une chaîne humaine. Et 1à, barrant la circulation, s’élève, en un clin d’œil, une barricade sur laquelle flotte fièrement notre drapeau tricolore.

Ensuite, nous sommes occupés à déterrer les pavés avec un outillage de fortune ! Les cubes de granit gris du boulevard « résistent» eux aussi ; le travail est pénible et les mains souffrent même avec des gants. Cependant nous chantons et nous sommes protégés par un détachement F.F.I. en position de combat, qui vient d’investir la barricade ! J’apprends que toutes les portes de Paris ont reçu la même consigne : « TOUT PARIS AUX BARRICADES ». Il faut couper la retraite aux unités allemandes restant dans la région parisienne afin de les empêcher d’aller rejoindre le front de Normandie.

J’entends dire aussi qu’un char allemand « PANZER » est bloqué par la Résistance, non loin, et on entend des tirs de mitrailleuses et des explosions en chaîne. Cela ne nous empêche pas de remplir nos brouettes acheminées au pied de la barricade, qui, à son tour, s’enrichit d’une muraille de pavés !! La MARSEILLAISE est entonnée, suivie de « Auprès de ma Blonde ». On rit, on s’embrasse ! Le temps passe vite dans cette ambiance de fourmilière. Et lors d’une pause, papa, qui avait aidé à la mise en place d’une mitrailleuse, vient vers moi et me dit : «il faut rentrer maintenant ».

A contrecœur, après maintes embrassades, les larmes dans les yeux, nous voilà à nouveau sur la route du retour : le cadre du vélo est plus dur, j’encaisse mal les aspérités de la route mais j’essaie de ne pas y penser.

Très vite la situation change : des coups de feu retentissent de toutes parts ; une grande agitation se produit autour de nous. Papa accélère tant qu’il peut ! Des F.F.I. sont aux prises avec des Allemands qui ripostent ; les balles sifflent. Alors, papa abandonne la route et roule à I’ orée du bois, au ras des marronniers d’Inde qui jalonnent les trottoirs de sable blanc … et il peine !! Il ne dit mot .. reste calme (du moins je le suppose) mais je ne vois pas son visage. Je scrute les alentours, la peur au ventre ! Je sais que nous sommes en danger !! Que cette route est longue et épuisante … pas même la moitié du trajet accomplie à cet instant !!!

D’une maison cossue s’échappent des flammes : des prisonniers allemands en sortent, les mains en l’air, sous bonne garde ! La peur me tenaille, mais le vélo ne s’arrête pas ! Je ne me souviens plus comment nous avons pu faire le reste du parcours sur cette route INTERMINABLE… Et pourtant, lorsqu’ arrive enfin ma RUE (la rue des Ormes, c’est son nom) j’aperçois la maison et surtout maman qui, le visage ravagé par I’ anxiété et les larmes, se précipite vers nous. Mon cœur bat à tout rompre et je tombe dans ses bras.

Deux jours après ces événements, le 26 août 1944, nous sommes tous les trois accoudés à la fenêtre pour profiter enfin d’une soirée calme. Soudain dans le lointain des cloches sonnent à toute volée (nous apprendrons plus tard que ce sont celles de NOTRE-DAME DE PARIS, reprises par toutes celles des églises de la capitale et des banlieues). Elles annoncent officiellement à la population : LA LIBERATION de Paris et de sa COURONNE.

Après la guerre, et encore maintenant, parfois je refais cette route par la pensée (puisque depuis longtemps je vis en Corrèze) mais chaque fois mes souvenirs remontent. Je suis émue et fière d’avoir effectué ce parcours sur cette route de LA DELIVRANCE, un des plus beaux « souvenirs » « OUE JE GARDE AU COEUR» (citation de J.-B. Clément, Le Temps des Cerises, 1867). »

 Monique Touron accompagne des élèves de l’école de Vignols pour déposer une gerbe au monument aux morts à l’occasion de la journée nationale de la la Résistance le 27 mai 2018.

 

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